La jeunesse sahraouie aux portes du Pouvoir (4/4)

Publié le par comet

(Publié comme un note de l'Ifri ©) Les jeunes s'organisent. Point d'islamisme pour ces réfugiés enfermés dans le désert. Ce sont des collectifs à la cubaine qui prennent forme, réussissant à fédérer d'un côté les jeunes de l'Intifada et de l'autre la jeunesse des camps, s'imposant clairement comme une force politique en devenir.

(Photo Gérald Andrieu  ©)

(1/4) La politisation des jeunes dans les camps de réfugiés Sahraouis
(2/4) Les écoles de la République Sahraouie
(3/4) Les jeunes sahraouis entre désespoir et contestations
(4/4) La Jeunesse sahraouie aux portes du Pouvoir


L’illusion panafricaniste et le mythe du danger islamiste 
Le panafricanisme version Kadhafi « Solidarité avec les frères opprimés », n’a que peu de prise sur les jeunes Sahraouis. Pour ceux qui s’en inspirent, ils envisagent leur devenir de Sahraouis au sein, par exemple, d’une Union du Maghreb, mais ils sont très rares. Quant aux jeunes islamistes sahraouis, ils sont aussi d’une rareté extrême, pour ne pas dire littéralement invisibles ou inexistants. Celas’explique par le fait que les fondements philosophiques de l’islam politique s’opposent à la lutte d’émancipation nationale sahraouie. En effet, le discours de paix entre tous les musulmans s’accommode mal des réalités du Sahara occidental et du caractère national des frontières. L’islam politique s’inscrit plus aisément dans une perspective internationaliste, un discours peu audible pour des Sahraouis en quête de reconnaissance depuis trente ans, précisément sur la question du respect des frontières nationales.
 
Par ailleurs, la pratique de l'islam dans les camps de réfugiés se différencie de celle des leaders d’un islam plus radical. Par exemple, même si les Sahraouis ont des mosquées et que celles-ci font l’appel à la prière, ils ne sont pas nombreux à les fréquenter. Enfin, les Sahraouis rejettent catégoriquement les monarchies de lapéninsule arabique, parce que justement ce sont des monarchies, et a fortiori que ces États sont les alliés historiques du royaume chérifien (13). Il n’est donc pas rare d’entendre les jeunes Sahraouis se moquer des dirigeants arabes en les appelant « abajo de zero » (14) et revendiquer la pratique d’un islam fidèle mais non extrémiste. En conséquence, le danger islamiste dans les camps de réfugiés sahraouis, agité ici ou là des deux côtés de l’Atlantique ou par certains cadres du Polisario, est un authentique mythe, c’est-à-dire, une construction a posteriori d’une réalité imaginaire et inexistante en pratique, absolument pas perçue de cette manière par les populations concernées. Il sert finalement davantage à l’observateur voulant globaliser une réalité sociale pourtant fragmentée et complexe qu’à l’observateur voulant comprendre cette réalité. Il est davantage instrumentalisé par ceux qui veulent générer de l’inquiétude pour forcer la résolution du conflit que par ceux qui ambitionnent de retranscrire des positionnements objectifs.
 
Les collectifs de jeunes
Les jeunes étudiants qui restent dans les camps et qui s’organisent au plan politique sont donc essentiellement ceux qui sont passés par Cuba ou qui sont en phase avec les idées socialistes. Ils constituent des groupes qui peuvent compter jusqu’à une cinquantaine de membres et tentent de propager leurs conceptions idéologiques auprès des autres jeunes. D’une certaine façon, ils capitalisent les contestations existantes pour les reformuler politiquement. Autrement dit, ils offrent un débouché politique à des jeunes insatisfaits tant par la politique sociale et étrangère de leur gouvernement que par la fermeté injuste du Maroc qui les condamne à cette condition de non-existence.
 
Ils se structurent donc autour d’un idéal sahraoui très nationaliste mais aussi très socialiste, qui renoue avec les préceptes de lutte d’indépendance de 1973. Ils placent le bonheur de la communauté avant tout bonheur individuel, se plaçant en porte-à-faux de la société matérialiste et individualiste qui existe dans les camps depuis l’ouverture aux commerces et l’intensification de la circulation de l’argent par les apports financiers massifs et réguliers de la diaspora. Les jeunes ne sont que faiblement représentés dans les instances du Front Polisario – celui-ci ne reconnaissant aucun groupe distinct de lui-même – et sont donc peu associés de manière formelle. Ils trouvent donc d’autres moyens d’existence au sein du champ politique sahraoui, en formant par exemple des collectifs qui oeuvrent à la fois au sein du Polisario et à l’extérieur de celui-ci. Ils participent aux actions de l’Union de la Juventud de Saguia el Hamra y Rio de Oro (Ujsario), l’organe de jeunesse du Polisario, et mettent en place leurs propres projets, souvent sur le plan de la solidarité sociale. Forts de leur influence grandissante dans la société civile et de leur nombre croissant, ils pèsent de plus en plus sur les prises de décision du Polisario en imposant leurs idées au sein de la société civile. Nous pouvons considérer qu’ils amorcent ainsi un début de recrutement politique. De ce fait, la socialisation politique des jeunes Sahraouis par l’intermédiaire de ces étudiants ayant une forte conscience politique engendre une nouvelle force au sein du Polisario, à côté des traditionnels communistes, sociaux-démocrates et libéraux qui interagissent dans le mouvement révolutionnaire depuis trente ans. Ces mouvances de jeunes orientent et remodèlent le Polisario, le contraignant ainsi à tenir compte des aspirations politiques et sociales de la jeunesse sahraouie.

Les jeunes de l’Intifada dans les camps de réfugiés
Signalons enfin que certains jeunes Sahraouis viennent des territoires occupés vers les camps de réfugiés. Ils se séparent en deux catégories. Il y a ceux qui restent, s’engagent dans divers secteurs au sein des camps selon les études qu’ils ont faites au Maroc. D’autre part, il y a ceux qui ne font que leur service militaire sein avec le Front Polisario, afin de prouver leur fidélité et d’attester du bien-fondé de leur passage de l’autre côté du mur. Ils se font ensuite très rares dans les camps, soit parce qu’ils s’engagent définitivement dans l’armée, soit parce que, in fine, ils fuient vers l’Espagne. Pour ceux-là, les camps n’auront été qu’une étape sur leur parcours avant de rejoindre l’eldorado européen, de fuir la misère et le chômage des territoires occupés, la dépendance et l’oisiveté malheureuses des camps. Les jeunes Sahraouis qui viennent du Maroc en quête d’un sésame pour l’Espagne sont souvent formés et diplômés, ayant suivi des études au Maroc. Mais d’une façon ou d’une autre, une jonction s’opère entre ces jeunes Sahraouis venus des territoires occupés et les autres jeunes nés dans les camps. Les jeunes de l’Intifada partagent leur vécu dans les territoires occupés avec les jeunes des camps, et réciproquement. Ils racontent leurs errances, le chômage et l’ennui, les humiliations subies, les manifestations contre le Maroc, la tension ambiante. Cette jonction ne fait que renforcer les aspirations guerrières de la jeunesse sahraouie ainsi que ses frustrations matérielles. Elle entérine l’idée qu’une opposition interne au gouvernement du Polisario, totalement va-t-en-guerre, est en train de naître, de monter en puissance et de s’organiser pour prendre les commandes de sa destinée. 
 
Au travers de l’exil, un double voire un triple exil, aussi étrange que cela puisse paraître, ces jeunes sont à la recherche d’une véritable possibilité d’exister en tant que Sahraouis, en tant qu’individus, n’ayant pas que des besoins vitaux à satisfaire à l’heure du triomphe annoncé de l’idéologie matérialiste et de la société de consommation dans les camps de réfugiés.

Conclusion : des exigences à la révolution
Les Sahraouis, gouvernés par le Front Polisario, doivent répondre aux exigences des institutions internationales, tout en étant rongés par l’incertitude. En développant le système éducatif et la politique de vacances des enfants à l’étranger, le Front Polisario apporte une réponse qui lui semble efficace à deux problèmes. D’une part, il assure la gestion interne des camps, rendue difficile compte tenu du nombre d’enfants. D’autre part, il répond au manque de reconnaissance de la cause sahraouie sur le plan international, qui s’explique par le faible nombre de Sahraouis et par le manque de volonté des États les plus influents dans le système international de se saisir de la question (15).
Sur le plan éducatif, l’importance qui est accordée à l’école s’explique aussi par la situation particulière des réfugiés. En effet, la société sahraouie se caractérise par une alchimie explosive où se croisent traditions et modernité, émancipation nationale et liberté individuelle, lutte pour une reconnaissance internationale et lutte pour la transmission du patrimoine culturel, et enfin société de consommation émergente et injustices sociales. C’est la culture de l’argent roi qui s’impose16, et les camps urbanisés se réveillent sous le jour nouveau d’inégalités sociales plus que manifestes. L’école républicaine sahraouie tend ainsi à maintenir la cohésion sociale fondée sur une idéologie égalitariste. Dans ce contexte de tension sociale et politique, les jeunes ne font finalement que poursuivre ce qu’ils ont appris à l’école, afin de conserver selon eux la cohésion sociale à terme.

Dans ce contexte où le Front Polisario doit se conformer ou se convertir aux normes et valeurs de la société internationale dominée par les démocraties libérales, et auxquelles par ailleurs une multitude de jeunes Sahraouis s’opposent – soit parce qu’ils en sont exclus socialement, soit parce qu’ils sont en désaccord idéologique – l’école républicaine sahraouie ne suffit plus. Au contraire, elle aurait tendance à permettre aux jeunes Sahraouis de comprendre qu’ils font partie des laissés-pour-compte du monde moderne globalisé. Elle leur donnerait à la fois la grille d’analyse critique de la politique du gouvernement du Polisario et les outils pour le contester tant sur le fond que sur la forme, offrant ainsi la possibilité aux jeunes Sahraouis formés dans les camps et dans la diaspora de renverser ceux-là même qui les ont éduqués. 

La jeunesse sahraouie s’émancipe ainsi politiquement et culturellement. Elle s’émancipe politiquement par une prise de distance, non pas par rapport au Front Polisario, mais par rapport à la génération qui l’a dirigé jusqu’à présent et qui avait réussi à conserver sa domination sur les autres au nom de sa lutte passée et originelle. Elle s’émancipe également culturellement des traditions sahraouies réinvesties par le pouvoir qui les instrumentalise pour maintenir l’ordre social et la structure du champ politique sahraoui intacts. Structure qu’il avait pourtant lui-même instaurée en lieu et place de l’ancienne fondée sur la société tribale. Un vague refrain pointe à l’horizon, à l’image de ces étudiants sahraouis de 1973, formés à Rabat, Casablanca et Nouakchott, qui décidèrent de bousculer leurs chefs traditionnels pour organiser la rébellion contre le royaume Marocain, et de créer un certain Front Polisario, socialiste, révolutionnaire et républicain.


Notes de bas de page
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(13) À titre d’exemple assez symbolique, ils refusent de laisser la télévision sahraouie émettre sur leur satellite.
(14) « En dessous de zéro ». Ils les qualifient ainsi car les dirigeants arabes portent souvent un turban avec une sorte de ceinture noire qui dessine un rond sur leur tête. Cette expression est souvent revenue dans les entretiens.
(15) Lors de discussions avec les responsables sahraouis, ces raisons sont celles qui sont évoquées les plus fréquemment. Nous les reprenons car indéniablement elles orientent et déterminent ce que nous pourrions qualifier de politiques publiques décidées et mises en oeuvre par les institutions sahraouies tel que la RASD ou Ujsario, véritable ministère, hautement stratégique, à la lumière de ce que nous venons d’expliquer.
(16) Lors d’une visite dans les camps en 2004 et 2005, nous avions pu constater la présence d’argent dans certains échanges. Il semble que cela se soit généralisé depuis.

 

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