Les écoles de la République Sahraouie (2/4)

Publié le par comet

(Publié comme une note de l'Ifri ©) Le Sahara Occidental est un Etat oublié dans le marasme des Nations unies. A l'occasion du 36ème anniversaire du déclenchement de la lutte sahraouie, cet article fait le point sur la situation de la jeunesse dans les camps de réfugiés.
 
(photo Gérald Andrieu ©)
Les enfants vont tous à l’école de sept à douze ans. L’école primaire dure six ans et se déroule au sein des camps. Elle est un des lieux dans lequel la conscience nationale sahraouie s’est forgée et renforcée au fil du temps. D’une certaine manière, elle assure la transmission et la formalisation du nationalisme sahraoui. Les « hussards » de la IIIe République française avaient pour mission d’alphabétiser mais aussi de véhiculer la laïcité au sein de la société française. Tout comme ces pionniers républicains, les instituteurs de l’école sahraouie ont officiellement pour mission de forger l’identité sahraouie en transmettant aux enfants les normes et les valeurs sahraouies. Le corollaire de cette transmission du patrimoine culturel au travers de l’institution scolaire est la réaffirmation permanente de l’oppression du peuple sahraoui et de sa lutte pour l’émancipation nationale. Les enfants baignent dans cet univers de représentations qui les incite à consacrer leur existence à la conquête de la liberté pour le Sahara occidental.

De l’exode passé aux bancs des salles de classe aujourd’hui, la nation sahraouie a forgé son devenir avec les armes, dès son jeune âge et surtout avec les mots, créant ses propres outils de socialisation afin d’assurer sa survie dans le temps. L’école de la République sahraouie est atypique. Elle entend inculquer aux enfants les valeurs démocratiques et construire chez eux un idéal de liberté. Elle entend ainsi se démarquer idéologiquement de ses voisins autoritaires, en permettant un accès massif à l’école primaire et en donnant la possibilité à tous les enfants sahraouis de poursuivre leurs études secondaires, voire supérieures pour les meilleurs d’entre eux, qui partent en Libye, en Syrie ou à Cuba (2), dès l’âge de 12 ans. D’autres encore partent pour l’Espagne (3) grâce à un membre de leur famille expatrié. Les Sahraouis passent leur enfance, leur adolescence et leur jeunesse à faire des allers-retours permanents entre les camps de réfugiés et l’étranger, au Maghreb, en Europe ou à Cuba.

Après plus de trente années dans les camps, les premières générations de Sahraouis formées par cette école multiforme et internationale sont devenues adultes. Les résultats de cette politique éducative sont donc observables et dépassent largement ce qui était escompté, voire produisent des effets non intentionnels auxquels doit se confronter le Front Polisario aujourd’hui. Fait marquant, il est rare de rencontrer un jeune Sahraoui qui ne sait pas lire ni écrire. Une grande partie de la population des camps de réfugiés sahraouis est donc alphabétisée et dotée d’une formation professionnelle grâce à ce système qui privilégie l’école et qui permet au Front Polisario d’avoir une aide internationale d’envergure dans le domaine de l’éducation. On ne peut pas en dire autant du taux d’alphabétisation au Maroc (4) par exemple. Pour autant, cet effort porté sur l’éducation engendre d’autres conséquences. Voyons d’abord les autres types de socialisation infantile des Sahraouis.

L’enfant sahraoui, un ambassadeur à part entière et entièrement à part
La position de l’enfant dans l’univers politique sahraoui est très particulière. Il est celui dont les parents n’ont pas fait la guerre et ne sont pas des héros de la résistance, car eux-mêmes sont nés dans les camps ou ont connu l’exil en tant qu’enfants ou jeunes restés sur les lignes arrières. Il est celui qui connaît le sacrifice matériel sans savoir pourquoi il se sacrifie. Il est aussi celui qui a goûté du bout des lèvres au confort matériel (en Europe) et qui doit accepter de vivre sans. Il est celui à qui l’on fait dessiner l’océan sans qu’il ne l’ait jamais vu, qui chante les poèmes glorieux sahraouis quand il va l’été dans les grandes villas espagnoles, qui y joue avec des jeux vidéos, et qui se dispute un ballon de foot avec 50 autres gamins dans les camps le reste du temps en se contentant de céréales bouillies le matin. L’enfant sahraoui incarne le plus grand espoir et la plus grande crainte du peuple sahraoui, parce qu’il est au carrefour de ces influences et parce que sans lui, l’avenir sahraoui n’existe pas. En effet, les enfants sahraouis partent en Europe entre six et douze ans dans le cadre des programmes « vacances en paix » (5). Ceux qui partent en priorité sont les plus méritants à l’école. Néanmoins, tous les enfants sahraouis partent au moins trois fois durant leur enfance. Ils partent l’été durant trois mois afin d’avoir une bouffée d’oxygène, fuir les grandes chaleurs du désert et s’accorder quelques mois de conforts qui contrastent avec la vie rudimentaire dans les camps de réfugiés. Près de 9 300 enfants (6) partent chaque année, dont plus de 8 000 en Espagne, essentiellement en Andalousie. Ils sont accueillis par des familles, parfois plusieurs années de suite, et des liens de solidarité se créent de manière très importante.

Des programmes du même type mais de moindre ampleur existent en France, en Italie et dans quelques autres pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Le Front Polisario cherche toujours à les développer pour renforcer la solidarité internationale dont il bénéficie. Ce programme est devenu essentiel tant pour le développement de l’enfant que pour la diffusion du problème sahraoui, sa médiatisation, ainsi que pour les solidarités qu’il génère. Il n’est pas rare que les familles d’accueil donnent de l’argent aux enfants à la fin de l’été, en plus de la panoplie complète pour l’école. L’enfant sahraoui n’est donc pas du tout confiné dans les camps. Il voit d’autres « mondes », d’autres modes de vie. Il rencontre d’autres cultures qui, loin de s’opposer, véhiculent toutefois des schèmes existentiels relativement contradictoires avec les traditions sahraouies, mais qui renforcent la culture démocratique et libérale transmise à l’école. Il est ainsi devenu l’ambassadeur malgré lui de la culture sahraouie dans les autres mondes qu’il côtoie. Un ambassadeur privilégié pour véhiculer la souffrance sahraouie et sensibiliser les opinions publiques occidentales aux difficiles conditions d’existence que ces réfugiés subissent depuis trente ans.


Note de bas de page
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(2) Les étudiants sahraouis sont au nombre de quelques milliers. Les chiffres que le secrétaire général du ministère de l’Enseignement sahraoui, Mamouoni El Gothe, C. Omet / La politisation des jeunes sahraouis nous a fournis sont incertains. Il parle d’une petite dizaine de milliers d’étudiants en dehors des camps, qui se répartissent de la manière suivante : 6 000 en Algérie, 900 à Cuba, 500 en Libye, une centaine en Syrie, entre 10 et 20 en Norvège, en Allemagne, en Italie, en Russie, au Venezuela, au Mexique, (un des premiers pays à avoir reconnu la RASD) et en France, 4 aux États-Unis, et un nombre plus qu’incertain en Espagne qui, selon les sources, varie entre une grosse centaine et un petit millier. Ce décompte nous amène aux environs de 8 000 étudiants.
(3) Un immense sentiment de culpabilité s’est développé au sein de la population espagnole, qui cherche dorénavant le pardon. L’absolution recherchée par les Espagnols se traduit aussi par le fait qu’ils naturalisent presque systématiquement les Sahraouis qui en font la demande.
(4) Selon le rapport européen Med 2007 (p.410), ces taux est de 65 % pour les hommes de plus de 15 ans alors qu’il avoisine les 80 % pour l’Algérie et la Tunisie. Quant au taux d’alphabétisation des femmes, il n’est que de 39 % au Maroc quand ceux de l’Algérie et la Tunisie dépassent les 60 %. C. Omet / La politisation des jeunes sahraouis.
(5) C’est le mot que les Sahraouis utilisent pour solliciter les étrangers afin qu’ils accueillent des enfants. Nous retenons cette acception même si, derrière ce terme de « vacances », une infinité d’enjeux se cristallisent. Ce terme évoque ainsi de multiples autres significations que celles que nous lui accordons usuellement.
(6) Ce sont les chiffres communiqués par le secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, M. Mohamed Mouloud. Selon lui, durant l’été 2007, 8 300 enfants sont partis en Espagne, 530 en Italie, une centaine en France, 18 en Allemagne, 10 en Angleterre, 10 en Norvège, 10 à 15 aux Etats-Unis, et 10 en Autriche. Il prospecte actuellement à l’élargissement de cet accueil, notamment en Grande-Bretagne et Amérique du Nord en sollicitant les réseaux du scoutisme 

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