Reconnaître les Nations pour lutter contre le Nationalisme

Publié le par cedric o

Cet article s'inspire d'une critique des propos de Isaiah Berlin sur le Nationalisme. Il tend à démontrer que pour lutter contre le Nationalisme, il est nécessaire de reconnaître les identités nationales. Pour autant, la reconnaissance des Nations n'implique pas nécessairement qu’elles se constituent en Etat souverain. Un Etat peut parfaitement exister comme la communauté politique rassemblant plusieurs Nations en son sein ayant des intérêts convergents.

1. Il nous appartient d'abord de faire une différence entre conscience nationale et nationalisme. Si la conscience nationale renvoie à un choix d'appartenance à un groupe dans lesquels les individus se reconnaissent mutuellement, le nationalisme renvoie quant à lui à une pathologie issue de cette conscience nationale. Pour Isaiah Berlin, les penseurs du 19ème siècle n'ont pas vu que le nationalisme serait l'idéologie dominante du 20ème siècle parce qu'ils n'ont pas fait la distinction entre conscience nationale et nationalisme. Si les consciences nationales sont le fruit d'une histoire et d'une lente construction au fil des siècles, le nationalisme est un produit de la modernité politique.

2. Pourquoi le nationalisme est un produit de la modernité politique ? Il est le fruit du romantisme allemand, de la recherche de son identité en soi-même, de la création de soi par rapport à soi. Or pour les penseurs des Lumières, le mouvement romantique était un mouvement de réaction face à la philosophie des Lumières. C'était un résidu de la tradition, un archaïsme, l'apothéose de l'Irrationalité. Et précisément parce que la Raison incarnait la modernité,  à terme, la Raison finirait inéluctablement par triompher du romantisme, il ne pouvait en être autrement pour des philosophes comme Marx, Condorcet, Comte, etc... 

3. Mais l'erreur est la suivante selon Isaiah Berlin. Le romantisme est une révolte et non une réaction. Il est une réponse à la modernité politique et non une résurgence du passé.  Il vient ébranler pour toujours  l'édifice de la Raison qui tendrait à nous faire croire qu'une vérité absolue puisse exister. Le romantisme allemand est donc la continuité des Lumières et nous délivre un enseignement fondamental, la vérité absolue n'existe pas et ne peut exister. Mais le 19ème et le 20ème siècle n'ont pas tiré les leçons de cet enseignement et ont été marqués par la recherche de la vérité  absolue, du Bien Universel.

4. Le nationalisme offre ainsi la possibilité à chaque individu de se réaliser soi-même au sein de la Nation. Il postule que si la vérité universelle existe, il faut la rechercher en soi, en ce qui forge notre identité, dans l'essence de la Nation. Une nation opprimée par une autre Nation et qui dispose d'une intelligentsia capable d'incarner et de retranscrire cette oppression induit la possibilité d'émergence du nationalisme parce qu'elle va mettre en opposition l'existence de plusieurs vérités. Or, dans cette configuration, une seule vérité ne peut et ne doit exister puisque la Nation est le lieu ultime de réalisation de soi. Voilà pourquoi, au nom d'une vérité absolue qui s'incarnait dans le nationalisme, tant d'hommes ont  massacré et massacrent encore leurs semblables.

5. Nous avons donc une grande responsabilité aujourd'hui pour éviter les égarements d'hier, en Europe, ou en Afrique plus récemment. Parce que nous savons désormais que le nationalisme est un phénomène moderne qui n'est pas voué à disparaître, bien au contraire. Il nous faut donc reconnaître les Nations pour lutter contre le nationalisme. Il ne faut pas nier l'existence des identités nationales. Cela n'aurait pour conséquence que d'attiser le nationalisme. Chaque Nation a le droit d'exister pour ce qu'elle est et ce qu'elle entend être et devenir. Il nous faut accepter que l'existence d'une vérité absolue, d'une identité universelle, ne soit qu'une pure hérésie qui mène, comme elle a déjà mené, aux pires dérives que l'humanité puisse connaître.

6. La reconnaissance des Nations n'implique pas le morcellement de la carte du monde. Affirmer que les Nations (le Québec, la Corse, le Pays Basque ou la Catalogne par exemple) ont le droit d'exister pour ce qu'elles sont, n'implique pas nécessairement que chaque Nation s'engage dans la voie de la souveraineté, l'exemple de la Nation Catalane au sein de l'Etat espagnol en est parfaitement démonstratif. Plusieurs Nations peuvent faire le choix d'unir leurs destins pour atteindre leur Bien Commun. La question des institutions est tout à fait intéressante mais est étrangère à notre présente discussion, elle ne se pose que dans un second temps.

7. Une communauté politique, un Etat, peut parfaitement se co-constituer par plusieurs Nations. Encore faut-il que ces Nations reconnaissent leurs existences mutuelles, ce qui fait souvent défaut dans les Etats modernes qui n'ont tendance, le plus souvent, qu'à reconnaître la Nation majoritaire en leur sein, la France étant l'exemple typique de ce genre d'Etat. Mais il serait fort possible que les Etats se comportent différemment et prétendent former une communauté politique fondée sur l'existence d'une diversité et incluant par conséquent plusieurs Nations.

8. Ces Nations seraient volontairement réunies par la conviction commune que leur Bien Commun ne serait atteignable que par leur union politique. Voilà un apport tout à fait pertinent du patriotisme philosophique qui abonde en ce sens. Il n'y aurait plus de vérité universelle mais que des vérités situées dans l'espace et dans le temps ; ces vérités seraient le fruit de dialogues entre diverses parties réunies pour la recherche d'un Bien Commun, d'une coexistence pacifique dans l'intérêt de tous. N'est ce pas là aussi l'esprit de la République ?

Vive la Corse ! Vive le pays Basque ! Vive la Catalogne ! Vive le Québec ! Et vive la République patriotique !

 
Cet article est une interprétation nécessairement critique de trois textes d'Isaiah Berlin, Le Nationalisme in A contre courant, L'apothéose de la volonté romantique et la Branche Ployée in Le Bois tordu de l'humanité. Il s'inspire aussi des discussions d'un séminaire de discussion en philosophie politique à l'Université de Montréal animé par le professeur Charles Blattberg.
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elsa 28/02/2007 21:38

pour le "comté" de nice je propose une exception: on leur donne l'indépendance et on s'en débarasse sans leur demander leur avis!!! Après cher camarade autodermination des peuples! 

cedric 23/02/2007 21:33

Effectivement, il appartient aux peuples de prendre la décision de leur souveraineté et de la nature de leurs institutions. Pour autant, leur reconnaissance en tant qu'entité nationale est indépendante de la nature de leur communauté politique. En ce qui me concerne, je ne pense pas que le morcellement des Etats, des communautés politiques, soit une bonne chose en soi. Autant de communautés politiques que d'intérêts divergents ! Je crois que nous avons intérêt à établir des comunautés politiques sur le principe de fédérations qui reconnaissent une multitude de nations en leur sein. Reste qu'en définitive, oui, la décision appartient aux citoyens (sans triches ni intimidations). Et oui, leur choix doit s'imposer.

Tarik 23/02/2007 20:57

Pour commencer seul la tenue d'un referendum (sans triches ni intimidation) pourra trancher la question de l'independance. Au Quebec comme en Corse ! Dans le premier cas, on sait aujourd'hui que le dernier referendum a ete tronque et dans le deuxieme, il n'est toujours pas à l'ordre du jour.  il y a la de quoi méditer .....

cedric 23/02/2007 20:34

Parfaitement d'accord ! L'émancipation nationale du Québec prend tout son sens au sein de l'Etat Canadien, la souveraineté n'étant pas par principe la garantie d'une plus grande  liberté.

Inconnu 23/02/2007 20:07

J'ai oublié de mentionner que la Corse par contre coûte cher à la République.