Faut pas payer !

Publié le par comet

 (Tribune publiée sur Marianne) Un collectif qui s'installe dans un supermarché pour un pique-nique gratuit et qui se sert dans les rayons. Des femmes qui s'en vont dévaliser les grands magasins pour manger parce que les salaires ne suffisent plus. La frontière entre le réel et l'imaginaire s'estompe. C'est à la fois drôle et tragique et ça se passe du côté de chez nous.

Faut pas payer ! Voilà comment ces mots de Dario Fo prennent forme un vendredi de juillet 2009 au détour d’un Cartier libre de Caroline Cartier sur France Inter. Dario Fo, Nobel révolté d’une littérature sans nationalité, auteur génial qui a arpenté toute sa vie durant les estrades des usines pour diffuser au peuple ouvrier sont théâtre si drôle. Dario Fo, qui attendit l’âge de 80 ans pour traduire ses engagements politiques et se présenter à la municipalité de Milan, plébiscité comme meneur de l’opposition. 

Et voilà que le dramaturge surgit incidemment à l’oreille des auditeurs de la matinale d’Inter au fil d’un reportage sur le collectif « L'Appel et la pioche ». Un collectif qui s’installe dans les grandes surfaces pour organiser des pique-niques. « Chacun déroule sa nappe, se sert dans les rayons et consomme sur place. Cette fois, c'était chez Auchan à Bagnolet. » Et on entend, tout droit sorties du machin radiophonique, ces paroles de citoyens qui revendiquent le droit de se servir dans les « profits » de ceux qu’ils engraissent tous les jours en faisant leurs courses, les actionnaires d’Auchan en l’occurrence. Ils sont une quinzaine au départ, la bonne humeur règne, des passants sont convaincus, la direction ne peut plus rien faire, point d’agressivité, point de violence, ils finissent par rassembler plus d’une quarantaine de personnes.

Imaginez ces nappes blanches à carreaux répandues à même le sol et ces gens qui circulent dans les rayons pour grignoter leur saucisson cornichon avec une canette de coca-cola, et manger leur yaourt Danone avec la fierté de s’être approprié un bien qu’il est leur dû, parce que toutes les autres fois, ils l’achètent à un prix bien trop élevé. Vous ne rêvez pas, ça se passe en France et c’est la réalité. La réalité aussi que ces robins des bois des supermarchés qui vont demander, très poliment, le droit d’emporter gratuitement des caddies remplis de nourriture. On est 2009, chacun en pensera bien ce qu’il veut, mais le réel, c’est que des gens en soient arrivés là, aient imaginé ce stratagème, la crise étant trop criante, les écarts trop grands. 

C’est là que l’éternel compagnon de Franca Rame, Dario Fo en personne, se matérialise. Lui qui a écrit en 1973, alors que l’Italie connaissait la crise, « Non si paga, non si paga ! ». « Faut pas payer » en français. Une farce délicieuse et grave sur ces bonnes femmes exaspérées par la cherté de la vie et qui décidèrent l’auto-réduction des prix dans les supermarchés. Qui les dévalisèrent finalement aux cris frénétiques des « Faut pas payer ! ». Et tout cela dans la cachotterie, parce que leur mari aurait eu honte de ne pas gagner assez la croûte en travaillant pourtant corps et âmes. 

C’est le cœur noué que l’on assiste à cette tragique comédie qui incarne si justement les contradictions d’une autre époque, de notre époque, où des gens qui travaillent n’arrivent toujours pas à subvenir à leurs besoins. Un comble ! Délocalisation des usines, chômage, faim, loyers impayés, tout est déjà dans cette pièce des années 1970. Et l’étrange ressemblance des discours de ces gens « entendus à la radio » sur le chemin du travail, un matin de juillet 2009 sur France inter juste avant journal de 8h00, l’étrange ressemblance interpelle… Bouleversante.  

« Faut pas payer ! » & « Mort accidentelle d’un anarchiste », Dario Fo, aux Editions Dramaturgie, 19 euros.   

Retrouvez cette tribune sur le site de Marianne 

Publié dans Articles Marianne

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